Francis Ponge

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Francis Ponge

Message  Chèvre le Lun 12 Juil 2010, 16:07

"Le savon" de Francis Ponge (1967)

Tantôt « pierre magique », « objet utile », mais aussi, quoique modeste, ayant entièrement sa place parmi les objets « représentatifs de notre monde, de notre bas-monde, et de nous-mêmes, comme notre imprégnation, notre matériel et peut-être, comme notre portrait familier… », Francis Ponge écrira et ré-écrira pendant 25 ans (de I942 à I967, date de parution de l’ouvrage) des variations (au sens ou Bach, quoique plus brièvement écrivit les « Variations Goldberg », par exemple…) sur ce petit morceau de savon…

Car « il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient ».

Les redites-mêmes, omni-présentes dans l’ensemble du texte (environ cent dix pages), comme dans nombre d’œuvres de Ponge, sont bienvenues et adéquates. Le savon, en effet, et son usage-même, ne sont-ils pas marqués par la répétition ? Il nous met d’ailleurs assez vite au parfum : « Avez-vous entendu parler de l’adéquation du fond à la forme ? »…

Encore un mot, pour dire que dans l’ouvrage définitif, le petit extrait qui suit est précédé de 5-6 pages introductives, rappelant notamment le contexte où prend place l’écriture de ce texte initial : l’Occupation et l’Exode, « c’est à dire en pleines restrictions, de tous genres, et le savon, le vrai savon, en particulier, nous manquait. Nous n’avions que de mauvais ersätze… »

Je cesse de me faire mousser, et cède la place à un premier morceau de ce savon, et à la cuvette, et la serviette, et Ponge…



LE SAVON

Roanne, avril 1942.

Si je m'en frotte les mains, le savon écume, jubile...
Plus il les rend complaisantes, souples,
liantes, ductiles, plus il bave, plus
sa rage devient volumineuse et nacrée...
Pierre magique !
Plus il forme avec l'air et l'eau
des grappes explosives de raisins
parfumés...
L'eau, l'air et le savon
se chevauchent, jouent
à saute-mouton, forment des
combinaisons moins chimiques que
physiques, gymnastiques, acrobatiques...
Rhétoriques ?

Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu'il raconte de lui-même jusqu'à la disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l'objet même qui me convient.

*

Le savon a beaucoup à dire. Qu'il le dise avec volubilité, enthousiasme. Quand il a fini de le dire, il n'existe plus.

*

Une sorte de pierre, mais qui ne se laisse pas rouler par la nature : elle vous glisse entre les doigts et fond à vue d'oeil plutôt que d'être roulée par les eaux.
Le jeu consiste justement alors à la maintenir entre vos doigts et l'y agacer avec la dose d'eau convenable, afin d'obtenir d'elle une réaction volumineuse et nacrée...
Qu'on l'y laisse séjourner, au contraire, elle y meurt de confusion.

*

Une sorte de pierre, mais (oui ! une-sorte-de-pierre-mais) qui ne se laisse pas tripoter unilatéralement par les forces de la nature : elle leur glisse entre les doigts, y fond à vue d'oeil.
Elle fond à vue d'oeil, plutôt que de se laisser rouler par les eaux.

*

Il n'est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l'y maintenir en l'agaçant avec la dose d'eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.
Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.
Agglomérations.
Il gobe l'air, gobe l'eau tout autour de vos doigts.
Bien qu'il repose d'abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l'eau, à abuser de l'eau dans ses moindres détails.
Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d'où nous sortons d'ailleurs les mains plus pures qu'avant le commencement de cet exercice.

*

Le savon est une sorte de pierre, mais pas naturelle : sensible, susceptible, compliquée.
Elle a une sorte de dignité particulière.
Loin de prendre plaisir (ou du moins de passer son temps) à se faire rouler par les forces de la nature, elle leur glisse entre les doigts ; y fond à vue d'oeil, plutôt que de se laisser rouler unilatéralement par les eaux.



Extrait de "Le Savon" de Francis Ponge, copyright Editions Gallimard (collection L'Imaginaire), 1967

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Re: Francis Ponge

Message  Laposse le Lun 12 Juil 2010, 17:40

Cette histoire de savon m'incite à te renvoyer la balle :

Allez Ponge !

...et les pongistes ! Basketball

(J'espère que Calcédoine ne va pas me passer un savon)

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Re: Francis Ponge

Message  Chèvre le Mar 13 Juil 2010, 16:25

Salut, Bob !

Heureux que Ponge t'inspire. Je ne sais pas ce que Calcédoine dira, mais pour ma part, concernant le savon, je ne peux pas te reprocher de t'avancer sur un terrain glissant... En tout cas, je m'en lave les mains Hello

D'ailleurs, en ce qui me concerne, difficile de comprendre pourquoi je ressens l'envie de poster ces textes ici. C'est peut-être en raison d'un rapport très particulier de Francis Ponge (qui se défendait, et mordicus, d'être poète) avec les mots, et ce qui est dit...

Ou cette façon très singulière, cette mission dont il s'était comme investi, de vouloir redonner la parole aux objets?

En tout cas, quelque chose qui me semble résonner avec, ou faire écho à des paroles de "sages" divers... fussent-ils, d'ailleurs irrévérencieux... Comme S. Jourdain (l'un et l'autre furent amis de Jean Paulhan). Ponge était un communiste de la première heure... Résistant de même... Et le resta jusqu'au bout, même hors parti, puisqu'il quitta le P.-C. environ 2 ans après la fin de la guerre.

J'ai comme l'impression d'un air de parenté entre ce qu'il écrit et certains "rapports au monde" qui m'ont l'air d'affleurer dans les propos de tel ou tel 'adepte'.... du Diable si je sais pourquoi, vu que je ne comprends rien à l'hermétisme...

Ah, si, peut-être est-ce du côté d'une exigence un peu particulière ? Ou d'une absence totale de complaisance ? Je n'en sais rien.

Le texte qui suit est extrait de "La Rage de l'Expression" (c'est même le premier texte, celui qui ouvre le recueil). Je ne doute pas que tu aies le moyen de trouver des images appropriées pour l'illustrer... Des chiens bavants? Une photo de Louis Pasteur, peut-être?... Je ne sais pas, mais je m'en réjouis d'avance Sarcastique


Dernière édition par Chèvre le Mar 13 Juil 2010, 16:38, édité 1 fois

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Francis Ponge - BERGES DE LA LOIRE (ext. de La Rage de l'Expression)

Message  Chèvre le Mar 13 Juil 2010, 16:33

BERGES DE LA LOIRE






Roanne, le 24 mai 1941.



...Que rien désormais ne me fasse revenir de ma détermination : ne sacrifier jamais l'objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale que j'aurai faite à son propos, ni à l'arrangement en poème de plusieurs de ces trouvailles.

...En revenir toujours à l'objet lui-­même, à ce qu'il a de brut, de différent : différent en particulier de ce que j'ai déjà (à ce moment) écrit de lui.

...Que mon travail soit celui d'une rectification continuelle de mon expres​sion(sans souci a priori de la forme de cette expression) en faveur de l'objet brut.

...Ainsi, écrivant sur la Loire d'un endroit des berges de ce fleuve, devrai-je y replonger sans cesse mon regard, mon esprit. Chaque fois qu'il aura séché sur une expression, le replonger dans l'eau du fleuve.

...Reconnaître le plus grand droit de l'objet, son droit imprescriptible, opposable à tout poème... Aucun poème n'étant jamais sans appel a minima de la part de l'objet du poème, ni sans plainte en contrefaçon.

...L'objet est toujours plus important, plus intéressant, plus capable (plein de droits) : il n'a aucun devoir vis-à-vis de moi, c'est moi qui ai tous les devoirs à son égard.

...Ce que les lignes précédentes ne disent pas assez : en conséquence, ne jamais m'arrêter à la forme poétique celle-ci devant pourtant être utilisée à un moment de mon étude parce qu'elle dispose un jeu de miroirs qui peut faire apparaître certains aspects demeurés obscurs de l'objet. L'entrechoc des mots, les analogies verbales sont un des moyens de scruter l'objet.

...Ne jamais essayer d'arranger les choses. Les choses et les poèmes sont inconciliables.

...Il s'agit de savoir si l'on veut faire un poème ou rendre compte d'une chose (dans l'espoir que l'esprit y gagne, fasse à son propos quelque pas nouveau).

...C'est le second terme de l'alternative que mon goût (un goût violent des choses, et des progrès de l'esprit) sans hésitation me fait choisir.

...Ma détermination est donc prise ...

...Peu m'importe après cela que l'on veuille nommer poème ce qui va en résulter. Quant à moi, le moindre soupçon de ronron poétique m'avertit seulement que je rentre dans le manège, et provoque mon coup de reins pour en sortir.




Francis Ponge, extrait de "La Rage de l'Expresssion", Copyright Editions Mermod, I952

Chèvre

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