Le philosophe comme multitoxicomane / Sloterdijk

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Le philosophe comme multitoxicomane / Sloterdijk

Message  Logos le Dim 03 Avr 2011, 13:48

Pour continuer sur la lancée philosophique...

SOURCE : CheminCroisé http://www.paris-philo.com/article-36863649.html
Dans notre série Qu'est-ce qu'un philosophe ?, voici Peter Sloterdijk et son esthétique hallucinatoire...

Votre diagnostic sur notre époque commence par une curieuse profession de foi. Vous déclarez que, pour comprendre le monde aujourd'hui, il faut être "légèrement intoxiqué". Que voulez-vous dire par là ?

Peter Sloterdijk : Les médecins homéopathes du XIXe siècle estimaient que le praticien doit d'abord expérimenter sur lui-même les médicaments qu'il prescrit ensuite à sa clientèle. Disons qu'un bon philosophe est une sorte de toxicomane éclairé et que son savoir consiste précisément en une polyphonie de l'empoisonnement. Cela signifie pour moi que le savoir philosophique n'est pas seulement le résultat d'une réflexion approfondie, ni même une expression de soi en tant que sujet, mais le résultat d'une sorte de succès immunologique. La vérité doit être interprétée, à mon sens, comme un phénomène immunitaire que le discours du philosophe contemporain engendre à l'issue d'une série de vaccinations ou même d'auto-empoisonnements. Dans les réactions du penseur moderne émerge un noyau de vérité qui n'est autre que la lutte du système survivant dans une série de productions d'anticorps, logiques aussi bien que sémantiques, qui font barrage à l'envahissement de virus hostiles. Ce modèle est, selon moi, une bonne réponse à la question : qu'est-ce qu'une sagesse contemporaine ? Le penseur contemporain, c'est ce multitoxicomane, fort d'une longue série de petites morts et de réactions immunitaires, qui échappe à la définition classique et universitaire du logicien discursif. Je rapprocherai cela de la poésie actuelle qui tend aussi à devenir une réaction d'un système immunitaire qui libère la capacité d'halluciner de son auteur. Halluciner – et non pas simplement rêver – c'est créer un espace authentiquement vivable pour les êtres humains. Et la question fondamentale de toute politique est de savoir comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé.

Dans le même temps, à propos de l'écroulement du système socialiste, vous affirmez que ce n'est pas rien d'avoir perdu une vérité fondée sur une illusion...

Peter Sloterdijk : Il y avait, dans ces sociétés, un système d'hallucination qui ne fonctionnait pas suffisamment. Aucune société ne peut se débarrasser de la tâche de réorganiser l'espace hallucinatoire dans lequel les êtres humains se retrouvent. Passer d'une hallucination à l'autre, ce n'est pas remplacer l'erreur par la vérité, comme on le pensait de façon un peu trop simpliste à l'époque des Lumières...

L'illusion est une perception déformée, mais l'hallucination est une perception sans objet. Dans quelle catégorie situez-vous l'utopie ? N'assiste-t-on pas à un processus de laïcisation de l'utopie, notamment de l'utopie communiste ?

Peter Sloterdijk : Sans doute. Mais laïcisation veut aussi dire que les flux du désir se réorganisent autour de nouveaux noyaux de cristallisation. La façon de rêver le futur que représentait le communisme classique a été remplacée par d'autres façons de rêver. Mais la nécessité de gérer les rêves n'a pas disparu pour autant. L'écroulement du système communiste n'a pas facilité la tâche de la gauche classique, qui est de créer un nouveau pont entre, d'une part, les rêves et les désirs des êtres humains et, d'autre part, l'espace politique. C'est un travail qui doit être remis inlassablement sur le métier. Je voudrais ici mentionner que toutes mes allusions à la fonction hallucinatoire chez l'être humain se rapportent à un penseur français auquel on doit beaucoup sans le savoir, Gabriel Tarde, un grand inconnu de la sociologie française qui réapparaît actuellement aux éditions Synthélabo, Les Empêcheurs de penser en rond. Le publier aujourd'hui, c'est cent ans trop tard, mais c'est tout à fait dans les temps pour les besoins théoriques de notre époque.

Nous sortons, dites-vous, de deux siècles d'individualisme, où chacun a eu tendance à revendiquer des droits d'auteur sur lui-même et sur ses rapports à autrui. Vous y ajoutez la revendication de droits d'auteur sur l'apparence de chacun. Que voulez-vous dire par là ?

Peter Sloterdijk : Si vous vous promenez pendant cinq minutes sous un ciel ensoleillé sur le boulevard Saint-Germain, vous comprendrez ce que je veux dire. On observe, sur les trottoirs, des gens qui ont pratiquement tous découvert les droits d'auteur sur leur apparence. Se vêtir, c'est aussi une forme d'écriture. On devient auteur en s'habillant. Et c'est là une découverte qui contribue à l'inflation de la fonction d'auteur à notre époque. La majorité des individus achètent leur parole aux grands magasins. Ils ne vont pas très loin dans leur expérimentation. Mais à New-York, par exemple, l'individualisme vestimentaire est beaucoup plus prononcé qu'en Europe. En théorie, cette évolution pourrait être créatrice. Mais, en même temps, elle est à l'origine d'un danger existentiel énorme. Chaque individu vit sa vie comme s'il (ou elle) voulait dire : "Je suis content d'être le dernier homme, la dernière femme. Si le monde devait s'arrêter après moi, j'aurais été consommateur de ma vie, un consommateur final, ce qui signifie que j'aurais profité de mes chances jusqu'au bout et que je ne me pose pas la question de savoir s'il y aura des êtres humains après moi qui auront comme moi la chance de consommer leur vie." Le dernier homme et le consommateur final sont dans une convergence profonde. C'est là un élément apocalyptique qui est inhérent à la société de consommation de soi-même et du monde. Nous sommes entrés dans une crise de la consommation absolue. Les guerres locales de notre époque se situent dans ce cadre. Il faudrait rétablir une conscience de ce que j'appelle le processus générateur. Il faut repenser le statut du sujet à partir du champ des générations et réapprendre à compter jusqu'à trois. Nous devons comprendre qu'être médiateur, c'est essentiellement occuper une position entre une génération antérieure et une génération postérieure.

Qu'est-ce qui, dans votre constat, l'emporte : vivons-nous dans un vieux monde en déclin ou dans un monde nouveau qui émerge ?

Peter Sloterdijk : Déclin et reconstruction sont, de mon point de vue, un seul et même processus. Mais il y a une lutte des interprétations. Les jeunes de nos sociétés sont habituellement beaucoup plus pessimistes que les intellectuels de la génération intermédiaire. Je m'efforce d'ouvrir des espaces de réflexion, de réactions immunitaires, qui aident à sortir de la morosité ambiante. Aujourd'hui, tout est pensé à travers des mythes. La mythologie classique est un système pour organiser l'oubli, pour supprimer les expériences nouvelles, pour réduire le nouveau à l'ancien. Le mythe est un système de récit qu'on répète inlassablement avec de petites variations pour réagir à la réalité mouvementée du réel et le réduire toujours à un modèle identique de ce qui se passe au fond dans le monde depuis toujours. Dans le même temps, il existe une mythologie moderne qui fonctionne comme un système pour gérer l'oubli collectif. C'est-à-dire organiser le présent comme un bain permanent d'information. Nos informateurs sont, d'un point de vue systémique, des mythologues qui contribuent en permanence à l'abolition de la mémoire. L'information sur le présent disparaît derrière le mythe qui crée un univers où, au fond, rien ne change. On raconte une multiplicité d'histoires pour ne pas avoir à raconter LA grande histoire qui est la route de la Révolution.

Vous affirmez pourtant que le monde moderne a quitté l'espace des révolutions politiques pour entrer dans celui, plus lent, des révolutions techniques et mentales ?

Peter Sloterdijk : La révolution a été remplacée par des courants multiples, avec leurs renversements et leurs ramifications. Il faut les lancer, les canaliser et les interpréter. Nous avons exporté l'idée de révolution sur les appareils. Sans doute sommes-nous trop inertes pour une révolution véritable. Les machines, elles, connaissent une évolution sans fin. Et cela amène le progrès à devenir, de plus en plus, un épiphénomène de ce qui se passe dans les sciences et dans la technique. Les intellectuels les plus avertis sont ceux qui ont compris qu'ils ne sont pas à la tête d'une évolution mais dans une arrière-garde avertie qui mesure l'écart et l'avance de la technologie par rapport au domaine humain. Il faut sauvegarder quelque chose de ce retard. C'est, selon moi, la définition actuelle du progrès: sauvegarder notre statut arriéré par rapport à un progrès non vivable.
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