Vitesses

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Vitesses

Message  Logos le Mar 05 Avr 2011, 22:54

Toujours dans la série café-philo... VITESSES

Quelques remarques préliminaires :

Etymologiquement, "vite" s'écrit d'abord viste, signifiant : "qui y voit bien", donc "habile, décidé, expérimenté" ; un homme viste est quelqu'un qui voit clair dans l'action et réagit, en conséquence, c'est-à-dire rapidement.

"Qualité de ce qui se meut vite, parcourt beaucoup d'espace, fait beaucoup de chose en peu de temps".
Sachant que la vitesse de la lumière désigne le rapport maximal entre espace parcouru et temps de trajet pour une particule (la lumière parcourt beaucoup d'espace en peu de temps ; les faibles vitesses peu d'espace en beaucoup de temps).

La vitesse correspond à la dérivée temporelle des coordonnées spatiales.
Or une dérivation temporelle implique un passage à la limite : elle correspond au calcul de la limite de delta(Espace)/delta(Temps) lorsque delta(Temps) "tend" vers 0.
On peut interpréter delta(Temps) comme le temps psychologique : lorsque sa valeur est nulle on vit dans la conscience de l'instant.
"Le temps, c’est son retard sur lui-même ; il est littéralement vrai de dire ici que le temps, est l’éternité retardée" (H. Corbin)



Dame Tempérance et ses tempos

En ce qui concerne cette vitesse absolue, il ne s'agit plus de la vitesse d'un mouvement entre un point et un autre. "Le relatif, c'est la vitesse d'un mouvement considéré d'un point à un autre. Mais l'absolu, c'est la vitesse du mouvement entre les deux, au milieu des deux, et qui trace une ligne de fuite. Le mouvement ne va plus d'un point à un autre, il se fait plutôt entre deux niveaux comme dans une différence de potentiel. C'est une différence d'intensité qui produit un phénomène.

En d'autres termes, chez Deleuze, la vie personnelle, caractérisée par la période entre la naissance et la mort, n'est plus l'objet de la pensée philosophique, parce qu'une telle pensée ne s'accompagne que de la vitesse relative. Ce qu'il vise, c'est la pensée active qui dépasse, au sein de notre vie, le mouvement entre ces deux moments de la naissance et de la mort. C'est pourquoi Deleuze dit que le livre V de l'Ethique présente la vitesse infinie. La logique du ET, le milieu, la ligne de fuite, et la déterritorialisation, sont les composantes (variations) du concept de l'immanence, dont la zone d'indiscernabilité est définie par cette vitesse infinie.

C'est pourquoi Deleuze peut parler de mort comme événement, comme coextensive à la vie. C'est le chaos ou une vie inorganique qui bénéficie d'une telle vitesse absolue. Nous ne pouvons nous mesurer avec elle qu'en rendant consistantes les composantes (variations), appartenant à une telle vie inorganique. Ainsi, il s'agit d'intensifier une vie, de dégager des degrés (traits) d'intensité dans l'état des choses, en pleine mer chaotique, tout en mettant en oeuvre la puissance absolue de ce chaos.

Some Stelio (parfois commenté) :

Et donc ce rapport à la vitesse implique que seul le nomade actualise un mouvement absolu...

"Le mouvement ne va plus d'un point à un autre, mais devient perpétuel, sans but ni destination, sans départ, ni arrivée"
(Mille plateaux)

Je note que Trojani (dans sa Médecine pour demain) nous informe que "les aimants et le magnétisme comportent bien d'autres mystères, entre autres, celui de produire un mouvement sans avoir besoin de consommer la moindre énergie extérieure pour l'alimenter. Ce simple fait relève quasiment du mouvement perpétuel"

Trouver de nouvelles manières d'occuper l'espace, se déplacer en fonction de nouvelles lois du space-time, surgir toujours à l'improviste, composer des rapports inédits avec les territoires qu'on traverse, actualiser des devenirs imprévisibles...
Et ce que pose Deleuze n'est pas une philosophie de la rapidité ou de la déterritorialisation radicale et aveugle.
Il n'y a pas de déterritorialisation sans territoire... Pas de tour qui s'écroule avant qu'on l'ait construite...
Autrement dit il faut avoir un territoire pour pouvoir en sortir... Il faut devenir-nomade, atteindre une vitesse absolue qui peut se déployer dans l'extrême lenteur du voyage immobile... être nomade même sans bouger.

Hier un pote qui s'est retrouvé à se faire tabasser par une vingtaine de mec m'a raconté qu'au coeur de ce torrent de coup, de cette vitesse radicale il a senti un profond détachement... Une annulation de la vitesse par la vitesse.
Comme quand les lignes multiples qui composent une vie se figent au moment ou elles atteignent leur point de vitesse limite...

"Vivre ne signifie pas suivre les épisodes ordonnés d'une histoire préétablie, mais selectionner des rencontres et des vitesses, construire un plan et consister sur sa surface, tracer des orientations, des directions, des entrées et des sorties, une geographie dynamique plutôt qu'une histoire" (Deleuze)

Et ce "chant de la terre", cette vitesse qui déplie des blocs de sensations, des images-temps et des images-mouvement, ce rythme de l'entre-deux trouve une expression d'une pureté éblouissante dans le dessin, la danse ou la musique lorsque ces moyens sans fins oublient de traiter un sujet ou de viser un objet...
L'art lorsqu'il se fait miroir de la vitesse est un mouvement infini, diastole/systole..."invention de vibrations, de rotations, de gravitations et tournoiements, de danses et de sauts qui atteignent directement l'esprit"... capter les forces et les diffuser... Logique absolue de la sensation... Processus de rencontre entre l'onde qui parcourt le corps et les forces/vitesses extérieures qui agissent sur lui...

En fait la vitesse est vitesse de distribution à la surface du plan de consistance entre des éléments non formés... des particules ou molécules emportées par des flux vivants.
Le mouvement, la vitesse est ce rapport entre les éléments qui se constituent en processus de subjectivation, qui crée des formes, des idées, de la vie à l'interieur d'un temps flottant aux directions multiples et dans un espace toujours ouvert sur le dehors... sur le nouveau...

Ce qu'on appelle mort imminente (NDE) ou mort initiatique constitue en fait une percée (breakthrough) entre les dimensions actuelles et virtuelles de l'existence... cette percée déploie tout un arsenal déconstructif qui permet d'assimiler ton vécu non pas sous la forme d'une histoire formelle mais plutot d'une géographie intensive... et cette percée se définit comme une rupture (breakdown) qui a la forme d'une rédemption...

Ton histoire s'en trouve validée, rédimée et tu constates que le temps n'a rien de linéaire puisque ça crève les yeux, cet Evènement que constitue la mort symbolique et rédemptrice même s'il arrive après le déroulement de ton histoire réelle est pourtant situé avant elle... ce qui semble postérieur est en réalité antérieur c'est un des mystères que distillent à demi-mots les grands courants mystiques.
(Ainsi dans la tradition judaïque le nom du messie a été créé avant la création du monde et dans la tradition chrétienne le Fils même s'il est engendré par le Père, lui est de tout temps consubstantiel... mais c'est la tradition Islamique qui décrit avec le plus de détails les liens qui unissent rédemption et création, sans parler de la version gnostique de Marcion qui oppose un mauvais demiurge (créateur) à un Dieu étranger au monde qui via le Christ propose rédemption et salut)

***

Donc il se pourrait que la réduction du temps psychologique (mort/grâce) ouvre sur un espace intermédiaire où "les choses prennent de la vitesse" : le présent retrouve une fluidité, tout file différemment, on commence à y voir clair. Et en prenant de la vitesse (élan dont j'ai toujours apprécié la traduction anglaise : momentum, nomadisation) le Sujet pousse à son paroxysme la réduction du temps psychologique amorcée pendant son ascèse. Peut-être jusqu'à atteindre cette zone-limite de l'instant et de la magie ordinaire, soit la "lucarne" que notre Âne se propose de flairer en la Melencolia. Le milieu du milieu en quelque sorte. Le centre du centre. Delphes, Delos. (?)

Et si un pierre tombait du ciel (météore) elle s'enflammerait en prenant de la vitesse dans l'espace intermédiaire, et viendrait percuter le sol avec une énergie maximale. Ce qui nous donnerait un beau cratère (crater : en grec, coupe où l'on mêle le vin et l'eau).

"C'est que le milieu n'est pas du tout une moyenne, c'est au contraire l'endroit où les choses prennent de la vitesse. Entre les choses ne désigne pas une relation localisable qui va de l'une à l'autre et réciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui les emporte l'une et l'autre, ruisseau sans debut ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse au milieu"
(Mille Plateaux)

Enfin pour Deleuze et Guattari, le chaos se définit "moins par son désordre que par la vitesse infinie avec laquelle se dissipe toute forme qui s'y ébauche"

Le Soleil est son père, la Lune sa mère, et la Vitesse l'a porté dans son ventre ?

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