De l'alchimie de soi et De la poésie, Raoul Vaneigem

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De l'alchimie de soi et De la poésie, Raoul Vaneigem

Message  Logos le Mer 14 Déc 2011, 13:37

De l'alchimie de soi.

Ne sommes-nous pas les alchimistes malhabiles d'un destin que nous revendiquons pour le mieux avilir ? A chaque heure du jour et de la nuit, j'ai le sentiment que nous sommes là à fabriquer, sans le savoir, l'or de nos infortunes et le plomb de nos amères félicités. Sorciers de nos propres sottises, nous agissons avec une telle incurie, une telle ignorance, qu'une incertaine magie opérationnelle se déroule à notre insu, brassant un embrouillamini d'éléments qui se contrecarrent, vent de bricole et s'ouvrent à contresens.

La LUCIDITE puise si ordinairement ses lumières à la source noire, dont notre enfance a été indûment abreuvée, que la plupart des alchimistes d'eux-même, insconscients des enjeux, sacrifient au processus d'involution et opérent moins dans le sens d'une renaissance possible que d'un déclin inéluctable.

Je ne veux pas briller de ce que je ne suis pas, je veux seulement la lumière de ce que je désire et de ce que je veux être.

S'humaniser, devenir soi, c'est mettre l'éxubérance de la vie au service de l'harmonisation des désirs. N'est-ce pas le sens d'expressions telles que "chevaucher le tigre" ou "monter le dragon"? Ces forces si aisément dévastatrices, sous l'effet de la rage impuissante et de l'autodestruction à laquelle les induit leur prolifération sauvage, condensent une énergie qui déplace les montagnes, creuse un défilé ou simplement révèle un passage qui me permet d'accéder à ce que j'ai de plus vrai en moi, car j'ai conscience de ma richesse et la volonté d'y atteindre.

L'alchimie est le processus d'évolution qui nous conduit de la "vie sauvage" et désordonnée à la vérité qui est en nous. Elle est la semence qui aspire à fructifier.

Le dragon, qui est le souffle vital, est condamné à cracher le feu de la destruction. La poésie n'a pas d'autre but que de le rendre à ses trésors et de l'amadouer afin que nous en révélant l'immensité, il nous accorde la grâce d'y puiser en les accroissant sans relâche.

Il faut tout recommencer, apprendre que poétiser, c'est transformer la réalité confuse - celle où notre existence est cantonnée - en une réalité où le désir se diffuse.

La vie se propage par correspondances, non par argumentation. Elle est un réseau de communication, une "religio", au sens où rien ne la sépare d'elle-même et où elle relie... les êtres.

La conscience d'une vie sans limite émane du corps, elle en est la quintessence, elle préside au processus de transmutation qui entend recréer le monde au gré des désirs qu'affine patiemment l'athanor somatique.

Ainsi, la conscience est, analogiquement, la femme par excellence. Celui qui la pénètre en est pénétré. Telle est, en l'exercice quotidien qui la devrait manifester, la grande puissance de Vie.


* * *

De la poésie.

Lecture de "Le chevalier, la Dame, le Diable et la mort".

L'exploitation de la magie par les marchands de surnaturel, les glapisseurs de spiritualité, les sorciers du pouvoir et les gourous a de quoi susciter la répulsion.

Est-ce une raison pour frapper au sceau du mépris des évènements qui se trouvent refoulés dans les culs-de-basse-fosse de l'inexplicable, d'où les pêcheurs de miracles les hissent ?

La folle envie de guider plus avant, jusqu'aux havres du Tendre, la barque de l'Amour - l'amour de "la" femme, l'amour de moi, l'amour du monde - allume au loin le fanal de ma vigilance, grâce auquel j'éviterais, s'il se peut, les récifs où la passion éclate et se brise.

En quête d'une cohérence, j'élabore patiemment les résonances qui, se répercutant et emplissant de leurs échos mes grandes demeures intérieures, bâtissent, à l'inspiration de mes désirs, une manière de symphonie, dont la difficile harmonisation est à jamais le secret d'Orphée.

Pour qui éprouve la familiarité d'une telle démarche, qu'il me suffise d'en divulguer l'intention, avec une platitude délibérée, au-delà de laquelle il trouvera son "propre chemin": "Que le meilleur m'arrive, pour mon bonheur et pour le bonheur de ceux que j'aime." Je ne me trahis pas en disant celà. Ce n'est là que fidélité à l'enfant qui, partout où il se trouvait, pointait furtivement l'index vers les êtres humains et les bêtes qu'il percevait avec les frêles antennes de sa sensibilité et qu'il souhaitait passionnément rendre heureux ou garder de toute infortune. Pourquoi ne pas tenter de mettre en oeuvre l'extraordinaire énergie qui, à la source de nos désirs, git pareille à un Titan entravé par la tyrannie des dieux ? Ne serait-ce pas là, précisément, le Grand Oeuvre que poursuit l'alchimie du moi ? A certaines formules incantatoires se rattache un principe de vie dont le simple rappel me semble conforter la présence, la ravivant à l'encontre de cet envoûtement mortifère qui pèse sur nos pensées et nos gestes quotidiens. Je songe aux propos attribués à Appolonus de Tyane : "les portes de la terre sont ouvertes, les portes du ciel sont ouvertes, la route des fleurs est ouverte. Mon esprit a été entendu par l'esprit du ciel, par l'esprit de la terre, par l'esprit de la mer, par l'esprit des fleurs."

Je songe à L'évangile d'Eve qui, en hébreu Hawwah, signifie "Vie" :
Je suis toi et tu es moi
Et où tu es je suis
Et en toutes choses je suis semée
et, si tu veux, tu me rassembles
Et si tu me rassembles,
Tu te rassembles toi-même

Aucun combat n'est perdu tant que je ne l'ai pas perdu avant de l'entreprendre : parce que la seule jeunesse capable d'irradier par-delà les saisons de la vie est La Force de Vie.

Je n'ai que faire de la magie incantatoire et de ses recettes, je désire seulement que m'emplisse le chant de la terre.

L'aire du désir s'invente un territoire qui place en porte à faux la réalité de notre vie quotidienne. C'est un pays que sillonne l'existence laborieuse, un pays de rupture avec le sens commun. Le temps est venu que la poésie retrouve, dans la matérialité du corps et de la terre, l'intelligence sensible, en quoi réside sa puissance créatrice.

La poésie vient des origines du corps et elle l'humanise. La pensée séparée de la vie la dessèche et la tue. C'est pourquoi la poésie n'obéit à aucune de ces règles. Elle est la fleur qui crève le bitume et fleurit au milieu de la chaussée. Il suffit que le banal se fissure pour que la vie se fraie un chemin et explose en silence. Je fais face au déferlement des êtres et des choses jusqu'à l'instant suprême où je me trouve dans l'oeil du cyclone, au coeur d'une dangereuse acalmie. J'attends que vienne à ma rencontre un être issu des brumes du futur, quelqu'un qui est moi et auquel j'aspire clairement à m'identifier. Sa venue ne comporte ni rituel ni cérémonial ni doute ni certitude. Je me laisse guider. En lui se condensent tous mes désirs. Il est porté par l'inspiration, il est cette inspiration, qui ne se soucie pas d'être bonne ou mauvaise, puisqu'elle récuse les échelonnements de la réussite et de l'échec. Elle est moi et elle est à moi. Elle est un éclair dans lequel je vis. Il suffirait de quelques secondes, en temps de survie, pour que je me percoive en dépassement et que la réalité s'ébroue et s'éveille de la léthargie où l'a plongée l'envoûtement de la vie quotidienne. Le grand désir est un bond vers soi, un départ et une arrivée qui brisent la chaîne des instants et l'écoulement du néant.

Il ne s'agit pas de s'installer dans un état mais de s'inscrire dans une volonté. Sans doute est-ce le sens de la formule que je vais me répétant à longueur d'espace et de temps : N'attends rien, désire tout.

ô temps du désir, délivre-moi sans trêve
du temps des souvenirs
accorde-moi encore et encore
le temps de l'éternel retour
le temps des commencements,
le temps des amours naissantes
la première lueur et la sueur de l'aube
quand les corps consumés
renaissent de leurs cendres.
ô me lover à jamais
dans le tourbillon bleu
du ventre de la femme
quand s'ouvre, déchirant la nuit,
la jouissance d'un cri.

Raoul Vaneigem
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