La cosmogonie est toujours une allégorie

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La cosmogonie est toujours une allégorie

Message  Logos le Sam 14 Jan 2012, 18:45

La thèse de Norman Cohn dans ‘Cosmos, chaos et le monde qui vient’ est la suivante : les cosmogonies juive et chrétienne sont issues directement de la cosmogonie zoroastrienne ; et c’est ce qu’on ignore aujourd’hui.

Pour arriver à ce résultat, en lui-même anodin, Cohn passe en revue les différentes cosmogonies antérieures, qui constituent le champ de vision humain tel qu’il s’est manifesté.

Jusqu’en – 1500, chez les Egyptiens, les Mésopotamiens et dans l’Inde védique, dont la parenté avec la religion de Zoroastre est montrée, l’ordre de l’Univers était immuable, même si l’agitation et le désordre en font partie. A partir de Zoroastre, la victoire du bien est sûre et proche. L’entier n’est pas fait, mais reste à faire. Le temps a un sens.

Dans les religions qui précédaient les enseignements de Zoroastre, le chaos était primordial. Le bien, l’ordre de Dieu étaient seulement ce qui s’extirpait du chaos. « Le chaos originel était un état d’unité, d’indifférenciation, et le démiurge incarnait le processus de différenciation et de définition. » C’est ce qu’on peut appeler une allégorie de la conscience. La conscience n’est rien d’autre que le processus de différenciation et de définition, d’individualisation de tout ce que la pensée rencontre. Dans la vision égyptienne du monde, le chaos est cette pensée qui n’est pas encore arrivée à la conscience ; et le dieu créateur de l’Univers est le processus de la pensée qui se prend pour objet.

L’Univers est l’allégorie de la pensée prise pour objet, la pensée qui se donne une représentation spatiale et temporelle. La représentation des éléments de l’Univers, comme le soleil, les étoiles, la mer, la montagne, n’est pas encore séparée de leur représentation allégorique. Soleil, étoiles, mer, montagne n’ont pas d’autre réalité que celle de l’allégorie, c’est-à-dire d’être des images de la pensée, des représentations de cette totalité, à savoir la divinité sous laquelle elles apparaissent. La poursuite du « processus de différenciation et de définition » seule permet de distinguer un dieu Soleil et le soleil. Il est tout à fait possible d’interpréter les cosmogonies les plus anciennes comme des tentatives de figurer la pensée qui impliquaient la conscience que tout était pensée.

Et ce serait seulement l’occultation de ce commencement qui a scindé la représentation allégorique de ce qu’elle représente, en objectivant l’objet de la représentation : le soleil, aujourd’hui, est séparé de ce qu’il représente dans la pensée ; en supprimant le roman du dieu Soleil, les humains ont renforcé l’allégorie qu’est le soleil, parce qu’ils ont autonomisé le soleil.

D’après Cohn, pour les mazdéens, ou zoroastriens, au commencement il y a Ahura Mazda, et, à ce commencement, Ahura Mazda est unique. « Mais si, au commencement, Ahura Mazda avait été le seul être divin, il n’en avait pas pour autant été le seul être. » Si ce dieu unique, en effet, incarne le principe du bien, asha, sa négation, le principe de la déformation et du mensonge, druje, lui est inhérent. Ce principe est à son tour défendu par un « puissant opposant » à Ahura Mazda, Anro-Mainyus.

Cette conception du commencement n’est pas très claire. D’abord le commencement semble ici procéder d’un dieu unique, ce qui paraît très novateur, et ce qui est d’autant plus étonnant que ce dieu n’est pas tout. Dans les cosmogonies antérieures, c’est la victoire sur le chaos, lui-même rétrospectivement peuplé de dieux, qui est l’acte de naissance de l’ordre instauré par le démiurge.

Ici, le démiurge est originel, ce qui signifie que la différenciation est originelle, qu’il n’y a plus de chaos pour commencer. C’est ce qui n’est pas clair : est-ce qu’on part de l’un, qui se divise, comme le suggère Cohn en prétendant que c’est en méditant le fait qu’il n’y ait eu, au commencement, qu’un exemplaire de chaque chose (de l’homme, de chaque animal, de chaque plante, etc.) que Zoroastre « en est arrivé à la conclusion qu’il ne devait y avoir, au commencement, qu’un seul dieu » ? (et où Zoroastre ferait déjà abstraction de sa propre médiation, son commencement étant donc une conclusion et non plus un commencement), ou bien est-ce qu’on admet l’idée curieuse que s’il n’y a qu’un seul dieu il y ait quelque chose en dehors de lui, druje et Anro-Mainyus ?

Dans ce cas le commencement est divisé, Ahura Mazda et Anro-Mainyus sont simultanés, la dualité remplace le chaos initial et en hérite partiellement, et l’unité, la victoire d’Ahura Mazda, est le devenir, devient le but.

La véritable différence de ce commencement zoroaostrien se situe dans la place accordée au chaos, au négatif. Le chaos, au mieux, apparaît simultanément avec la conscience, le commencement donc est contradiction ; ou bien, de manière encore plus étonnante, le chaos est créé par la conscience, est nécessaire à la conscience pour son accomplissement. Dans les deux cas, le chaos ne se réduit plus à l’indéterminé, à l’indifférencié, mais à ce qui « déforme », à ce qui « ment », druje, sur la détermination et la différenciation, à ce qui tend donc à les retransformer. Ce serait la première apparition de ce que nous appelons l’aliénation.

La cosmogonie dualiste de Zoroastre se présente elle-même comme un mouvement d’aliénation :

« Au commencement donc, les deux esprits étaient face à face. Mais pour se livrer une guerre cosmique, il leur fallait des alliés – et comme aucun allié potentiel n’existait, cela signifiait qu’il leur fallait les créer.
Ainsi, leur antagonisme commença à s’exprimer de manière active dans une succession de créations et de contre-créations. » « Les théologiens zoroastriens ont de tout temps professé qu’Ahura Mazda avait d’abord créé le monde sous une forme spirituelle, désincarnée, puis qu’il l’avait ensuite transformé, concrétisé, pour donner naissance au monde matériel, tangible que nous connaissons. Mais cette transmutation de l’incorporel au corporel n’était en aucun cas une chute ou une dégénérescence – il s’agissait d’un achèvement, d’un accomplissement : pour les Zoroastriens la dimension matérielle était perçue comme une valeur ajoutée. »

Ainsi, Ahura Mazda et Anro-Mainyus créent les dieux et les hommes comme outils, comme moyens de leur lutte. Le concret, le matériel, est le détour nécessaire du spirituel pour parvenir à son achèvement, à son accomplissement. Et, de deux choses l’une : il faudra que le concret, le matériel, dont il faut supposer que chez Cohn il est la réalité, ait raison des deux lutteurs, ou que la lutte emporte la réalité dans l’infini. La réalité étant l’ennemie du spirituel, le moment final visé par Zoroastre, puis dans le Jugement dernier des juifs et des chrétiens, est la suppression de la réalité. Mais il faut remarquer que dans cette façon de concevoir le monde, cette réalité, et même la matière, sont considérées comme un résultat et non comme un donné.

Avant Zoroastre, le cosmos était le bien, et le chaos qui était devenu le mal menaçait sans cesse le cosmos, mais le bien l’emportait sans cesse, au jour le jour. Avec Zoroastre, l’issue du combat entre bien et mal est placée dans le futur. La question de la fin est posée, et la fin est dans l’avenir. Cohn essaie de montrer comment on passe du « mythe du combat », qui est fondateur du cosmos dans toutes les cosmogonies antérieures à – 1500, au Jugement dernier, à la victoire finale annoncée.

Le combat contre le chaos est l’acte fondateur de l’ordre cosmique, que ce soit avec Seth en Egypte, Marduk en Mésopotamie ou Indra dans l’Inde védique, et plus près de nous avec le Zeus d’Hésiode, qui installe l’ordre olympien sur sa victoire contre les Titans. A partir de Zoroastre, le moment décisif du combat n’est pas dans le passé, dans un âge d’or, mais dans l’avenir.

Cette annonciation de l’entéléchie, le moment où le mal sera définitivement vaincu, est l’apocalypse. Le mythe du combat semble avoir été une sublimation de l’accouchement, de la naissance, alors que l’apocalypse est l’allégorie de la victoire sur la mort. On touche ici, sans pouvoir la cerner avec suffisamment de précision, à cette grande mutation de pensée qui a fait passer le centre de gravité de la conscience de l’idée du commencement à l’idée de la fin. De même qu’elle raconte ainsi le passage du matriarcat au patriarcat, qui est lui-même la représentation du changement dans la vision gouvernée par le besoin, cette allégorie de la conscience qu’est la cosmogonie raconte comment l’humanité est passée d’un regard tourné vers le passé, vers la naissance, vers l’idée de se prendre pour objet, à son avenir, à sa fin, à l’idée de son dépassement, de son achèvement, de son accomplissement. Le temps, qui dans l’Univers précédant Zoroastre semble avoir été indifférent, égal à l’espace, se sépare ici de l’espace, devient soudain ce qu’on en fait, histoire.

Pour la première fois, avec Zoroastre, ce n’est plus un dieu mais un humain qui révèle la cosmogonie, et l’humain qui révèle la cosmogonie en fait partie. L’humain, ici, non seulement raconte la conscience, mais annonce l’eschatologie, c’est-à-dire le devenir de la conscience. L’humain devient l’essence consciente, le véritable phénomène de la conscience de soi. Du commencement, devenu secondaire, au Jugement dernier, devenu capital, l’humain embrasse toute la conscience. La résurrection du Christ illustrera la meilleure calibration entre humain et divin : la conception et la naissance de Jésus sont divines, mais c’est en tant qu’humain que Jésus préside au Jugement dernier. Cette intrusion de l’humain dans l’organisation du cosmos, la nécessité de son action, sont le début d’une profanation et le premier pas d’un véritable anthropocentrisme.

Pour présenter ce résultat, Zoroastre divise le temps en « temps limité » et éternité. Le temps limité est celui de la lutte du bien et du mal, le combat entre Ahura Mazda et Anro-Mainyus, le temps de l’humanité proprement dite. Le moment de la mort ressemble déjà beaucoup à ce que les religions monothéistes ont conservé : le bien et le mal sont pesés, et on va au ciel ou dans le monde souterrain selon la façon dont la balance penche. La morale devient le critère de ce qui attend l’humain après la mort, et Cohn fait justement observer combien cette idée est novatrice chez Zoroastre.

Le dépassement zoroastrien du mal n’est pas moins innovant dans sa conception. Après le temps limité aurait lieu une résurrection universelle des corps. « A la fin du "temps limité" – qui sera également la fin du "temps de mélange" – le monde sera soumis à une sorte de jugement de dieu d’où il ressortira purgé de toutes les formes du mal, y compris des "mauvais" morts. La totalité passée et présente des êtres humains se regroupera alors en une grande assemblée où chacun sera individuellement confronté à ses actes bons et mauvais, et les élus se démarqueront des damnés aussi clairement qu’un mouton blanc se distingue d’un mouton noir.

Alors le Feu et l’Esprit de Guérison fondront ensemble le métal que contiennent collines et montagnes, la terre se couvrira d’un torrent de métal en fusion, et tous devront franchir ce torrent. Pour les justes, ce sera comme de marcher dans du lait chaud mais les méchants, eux, sauront qu’ils sont immergés dans du métal en fusion. »

Ce moment est désigné sous le nom de « transfiguration ». Le mal (dont font singulièrement partie même les montagnes enneigées) disparaîtra de la terre, les morts seront ressuscités (ceux qui avaient atteints la maturité auront éternellement leur apparence de quarante ans, les autres en auront quinze), et on n’enfantera plus. « "La transfiguration" va bien sûr tout changer.

Ce qui se trouve à l’horizon de la fin du temps est un état duquel toute imperfection aura été éliminée ; un monde où tous vivront dans une paix que rien ne pourra troubler ; une éternité où l’histoire n’aura plus cours et où plus rien ne pourra arriver ; un royaume de stabilité sur lequel le dieu suprême régnera avec une autorité que nul ne viendra plus jamais mettre en cause. »

Cette conception ancestrale du Jugement dernier met également en scène une assemblée générale des humains, même si cette assemblée est essentiellement composée de morts, et même si elle est essentiellement une réunion, et non un débat. Et la morale y apparaît comme le principe qui reste aux humains quand leur monde devient infini : au seuil de l’éternité, en quittant le temps limité, c’est selon les actes bons et mauvais que les humains se différencient pour toujours.

Cohn pense que Zoroastre croyait devoir participer à la « transfiguration ». Mais « (…) le prophète, lorsqu’il s’était senti abattu à l’idée qu’il ne vivrait peut-être pas assez vieux pour voir la "transfiguration", s’était consolé en imaginant "un meilleur que le bon" qui viendrait après lui. Sur la base de cet indice se développa la prodigieuse figure du Saoshyant – ce qui veut dire littéralement "le futur bienfaiteur" ». Le Saoshyant est le rédempteur qui va mener la lutte finale contre Anro-Mainyus, il ressuscitera les morts et parachèvera la « transfiguration ».

Depuis Zoroastre, la prophétie clôture la fin du temps par l’arrivée d’un homme ou d’une émanation divine providentielle, qui conduit l’humanité à son aboutissement. On retrouve cette figure jusque dans l’islam, dans le mythe du retour de l’Imam caché des chiites duodécimains. En dehors de son implication sociale, un tel personnage surnaturel annoncé représente aussi une sublimation de la conscience, dont il est cependant difficile d’affirmer qu’il s’agirait là de l’ébauche d’un dépassement de la conscience, si peu imaginable en dehors du chaos.

Cohn, qui pense que Zoroastre (de son vrai nom Zarathoustra) avait vécu entre – 1200 et – 1500, raconte ensuite comment la religion juive, née plusieurs siècles plus tard dans la filiation des religions mésopotamiennes, est devenue monothéiste, entre – 650 et – 550, probablement au contact des zoroastriens, et comment la religion chrétienne semble avoir été au départ une secte du judaïsme dont l’une des principales innovations a été de remplacer le peuple élu par l’Eglise, c’est-à-dire une unité construite sur la consanguinité par une unité construite sur la communauté d’un croire et d’une cosmogonie.

Cette genèse des perceptions du monde à travers les religions anciennes a le mérite de les décloisonner en indiquant comment elles ont procédé les unes des autres, et comment leurs similitudes ont été beaucoup plus grandes que leurs différences, alors que dans le monde d’aujourd’hui on considère toujours les religions, et même les cosmogonies, essentiellement selon leurs différences, si bien que chacune paraît, de manière très exagérée, en rupture complète avec les autres.

La rupture se lit d’ailleurs à travers le rôle social de la prophétie : comme le prophète est en rupture avec le dogme dominant, il est le porte-parole des pauvres.

La cosmogonie d’aujourd’hui, avec le big bang, est restée fondamentalement une allégorie de la conscience. Simplement, la matière de cette allégorie de la conscience aujourd’hui est la matière, dont le commencement est reconnu dans une sorte d’explosion, et dont l’expansion apparaît infinie, comme l’esprit qui dépasse la conscience mais qui, dans ce monde fétichiste de la conscience, passe pour son extension.

L’imaginaire du chaos n’a pas véritablement disparu, il a été remplacé par l’imaginaire menaçant de l’inconnu. La matière manquante, ou « noire », occupe l’écrasante partie physique de cette cosmogonie : elle est à la fois le symbole du mal, de l’infini qu’on entreprend de mesurer, du caché, de l’obscurité et de l’inconnaissable qui traverse notre propre pensée ou, plus exactement, dont notre conscience émerge comme une minuscule pointe d’iceberg, lieu sacré de la connaissance, de la lumière, de la transparence, de l’infini libéré de toute limite, du bien.

suite : @ http://www.teleologie.org/OT/textes/txtdeuxcohn.html

Logos

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Re: La cosmogonie est toujours une allégorie

Message  Laposse le Sam 14 Jan 2012, 21:00

Daccord
Certes, c'est un peu ardu à lire. Mais si on s'en donne la peine, je trouve que c'est un texte très riche que tu nous as trouvé là, Logos.
Fondateur, même, dirais-je.
Ça relativise pas mal de nos conceptions et de nos prétendues certitudes modernes, en remontant aux sources de nos civilisations.

Laposse

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