La réincarnation

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La réincarnation

Message  Le Marcheur le Sam 29 Nov 2008, 17:58

J’avais posté le texte qui suit sur différents forums plus anciens,
mais il en va des forums comme des êtres : naître, vivre, mourir.
Or, certains textes ont la vie dure, volant de support en support.
Merci, Calcédoine, d’héberger sur ce forum mes réflexions sur :


La Réincarnation


Ce mot, dérivant du latin, et signifiant évidemment « revenir dans la chair », réunit plusieurs concepts :
- la conviction que le corps charnel est distinct du principe vital qui anime le dit corps ;
- la persistance au cours du temps de ce principe vital (par opposition au corps qui, lui, a une existence limitée dans le temps) ;
- une notion de répétition du processus d’incarnation (préfixe « ré- »)

Ces pré-requis sont réfutés par bien des systèmes philosophiques, mais si l’on excepte les « négationnistes » (nihilistes, hédonistes et autres épicuriens), presque tous les systèmes de croyances survivalistes sont d’accord sur la conception générale minimale suivante :

Conception générale : il existe un espace-temps physique dans lequel nos corps physiques conscients évoluent, ET il existe aussi au moins un autre monde auquel la mort physique nous permet d’accéder :

Peu importe ici la terminologie appliquée à cet autre monde non physique. A noter que ce dernier est souvent assimilé à un lieu vers lequel on voyage ; ce besoin de localisation me semble être l’héritage de notre perception via nos sens physiques, nous empêchant d’imaginer la possibilité d’être sans être localisé

Cette conception générale est répandue au moins depuis le chamanisme préhistorique.

Dans l’Antiquité éclôt une conception plus manichéenne (opposition Bien / Mal), laquelle envisage deux types de survivances en fonction de valeurs morales appliquées durant la vie physique, introduisant ainsi les notions d’Enfer et Paradis (ou leurs équivalents), même si ces notions de Bien et Mal peuvent parfois être liés au fait d’appartenir à la bonne caste (comme en Egypte ancienne, où seul Pharaon accédait à l’immortalité, parmi les étoiles)

Conception manichéenne : la survivance est conditionnée par des actions morales :


La conception traditionnelle de l’Eglise Catholique, qui s’est imposée comme référence quasi unique en Europe depuis l’Empire Romain est dérivée du modèle ci-dessus, sauf que le schéma s’est fortement complexifié pour tenter d’intégrer toutes les contradictions dogmatiques apparues au cours des siècles. Inspirée par le jargon juridique, la conception catholique a incorporé dans sa vision post-mortem les notions de détention préventive et de libération anticipée pour bonne conduite (Purgatoire), de centre de détention pour mineurs délinquants (les limbes), de libération sous caution ou de remise de peine (indulgences), et de Cour d’Appel (jugement dès le décès mais promesse d’une révision du procès à la Fin des Temps, ce qui fait de Dieu un Être contradictoire, à la fois parfait ET susceptible de se dédire) ; le tout associé à l’étrange dogme de résurrection de la chair (qui fait penser à Michael Jackson dans son clip genre « Le Retour des Morts-Vivants »), à un système de castes (Baptisés / non baptisés), et à un temps qui s’arrête (Fin des Temps) tout en continuant après pour durer toute l’éternité.

Conception catholique traditionnelle : l’âme consciente est crée en un moment correspondant à la conception du fœtus, et se destine irrémédiablement à l’Enfer ou au Paradis éternels selon des modalités codifiées complexes :


Pourtant, selon la Bible même, la réincarnation était généralement admise comme un fait du vivant de Jésus, même au sein de ceux qu’on allait appeler Chrétiens, mais ce paradigme initial n’a pas empêché le concept de réincarnation de se marginaliser dans l’Occident chrétien post-romain, jusqu’au XIXème siècle lorsque des voyageurs ramenèrent d’Extrême-Orient des échos des traditions bouddhistes (A. David-Neel, H. Blavatsky…). La révolution beatnik et les trips à Katmandou popularisèrent définitivement les idées réincarnationnistes. En gros, le mouvement New-Age les a intégrées selon ce schéma :

Conception réincarnationniste populaire : l’âme consciente existe depuis des millénaires et alterne des périodes dans une incarnation et hors incarnation pour apprendre et évoluer jusqu’à un seuil de perfection appelé Samsarâ, seul moyen d’échapper au cycle :


Mais cette conception populaire pèche par rapport à la vision bouddhiste originelle en ce sens qu’elle reste souvent fortement attachée à la très égotique notion d’identité personnelle : beaucoup d’adeptes de l’ésotérisme se voient eux-mêmes comme la réincarnation d’Untel ou d’Unetelle et s’imaginent qu’après leur mort leur identité fera un petit tour dans l’Au-delà avant de se réincarner dans un nouveau corps physique.

Or, la tradition bouddhiste insiste sur la dissolution du Soi. La réincarnation est à envisager non pas comme affectant une identité, mais un « flux vital ». Si on compare les corps physiques à des bouteilles et le flux vital à l’eau de l’océan, on comprend alors que dès qu’une bouteille se vide (usée, cassée…) son contenu retourne finalement à l’océan, et que si on remplit une nouvelle bouteille avec l’eau de ce même océan, on ne va pas retrouver dans cette jeune bouteille les mêmes molécules d’eau que dans l’ancienne. Et selon la même logique, les molécules jadis contenues dans l’ancienne bouteille pourront se retrouver dispersées dans plusieurs nouvelles bouteilles. Donc, dans le bouddhisme, pas d’attachement à l’identité dès qu’on s’éloigne du plan physique.

Conception bouddhiste : l’âme consciente individuelle n’est qu’une illusion ; issue d’un flux vital global, elle est un épiphénomène nécessaire à l’exploration du monde matériel, lequel est vu comme un théâtre, un laboratoire, un terrain d’apprentissage propice à l’évolution :


En conséquence, ce paradigme admet qu’un lama puisse ultérieurement se réincarner simultanément dans plusieurs nouveaux individus. Accepte-t-il pour autant qu’un individu puisse être la réincarnation simultanée de plusieurs individus jadis distincts ? Ma connaissance du bouddhisme est trop lacunaire pour en avoir jamais entendu parler.

Mais la raison principale pour laquelle j’ai tenu à vous présenter ici ce bref résumé comparatif des différentes conceptions de ce que pourrait être « la vie après la vie » est celle-ci : la toute grande majorité des gens qui ont adopté un de ces modèles ne semblent jamais prendre en compte un élément essentiel, à savoir que le Temps est une dimension du monde physique. Qu’advient-il de lui dans un monde non physique, non matériel ?

Ne serait-ce pas un piège que de transposer sans nuance notre expérience quotidienne du monde physique dans le monde de l’Au-delà ? Lorsqu’on parle de survie spirituelle hors d’un complexe Espace-Temps physico-chimique, ne parle-t-on pas de facto d’une entité non localisable tant dans le temps que dans l’espace ? Certaines notions populaires prendraient alors une signification différente : les « lieux » comme Enfer et Paradis ne seraient pas vraiment de lieux, mais plutôt des états de béatitude de niveaux différents, et le « temps infini » sensé définir l’éternité ne serait pas vraiment un temps mais une allusion à un non-temps difficile à définir faute d’un vocabulaire adéquat.

Au sein de ce « non-lieu / non-temps », les événements ne seraient pas liés par des lois de causalité, évidemment, et une chaîne événementielle du type « ceci entraîne ceci PUIS cela » n’aurait pas de sens, à cause de l’absence d’écoulement de temps.

Si l’on adopte ce genre de conception, il faut alors aussi admettre que différentes incarnations d’un flux vital ne se « succéderaient » pas nécessairement selon une séquence temporelle du genre « Alexandre s’est réincarné en César puis en Napoléon » (je prends ici un exemple ridicule juste pour poser des jalons temporels), mais pourquoi pas plutôt « Napoléon s’est réincarné en Alexandre puis en César » ? Le schéma précédent serait alors à modifier comme ci-dessous.

Conception achronique : un flux vital non soumis aux lois de causalité s’incarne en individualités dans le monde physique en sélectionnant des portions d’espace-temps propices aux expériences évolutives à mener, sans que la chronologie physique s’accorde à une « suite » temporelle logique :


Dans ce schéma, encore une fois, rien n’empêche qu’un même flux vital s’incarne en deux identités dont les périodes de vie se chevaucheraient.
Et, en allant plus loin, qu’est ce qui nous empêcherait de penser que toutes les identités humaines seraient issues du même flux vital unique, et ne seraient donc que… nous-mêmes, en train de vivre une autre expérience d’incarnation sous un autre point de vue ? Lorsqu’on crée un différent avec autrui, ne serait-ce pas alors, quelque part, entrer en conflit avec... soi-même ?
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